Extrait du livre de Marc Batard « la sortie des cimes » aux éditions Glénat
AVEC SON AIMABLE ACCORD
….Une autre fois, je suis parti avec Christian pour un bel enchaînement de quatre jours, ambitieux mais à notre portée. Premier jour : départ de Courmayeur, en Italie, et grimpette jusqu'au refuge Monzino. Deuxième jour: dépôt du matériel au pied de la paroi en prévision du bivouac du soir, puis ascension sans sac de l'aiguille Noire de Peuterey par la voie Rati et redescente en rappel. Troisième jour: aiguille Gugliermina par la voie Gervasutti et bivouac au pied du pilier du Frêney, que nous attaquerions le dernier jour avant de rentrer.
Le programme a emballé Christian et nous sommes partis avec enthousiasme. En montant vers le refuge Monzino, nous rattrapons Erik Decamp, excellent guide et brillant polytechnicien (qui deviendra plus tard le mari de Catherine Destivelle), accompagné d'un client. Comme souvent dans ce cas-là, nous discutons un moment de nos programmes respectifs. Lui partait pour la voie classique de l'Innominata et a émis un petit sifflement quand je lui ai raconté notre projet d'enchaînement.
- Ben dis donc, c'est un sacré client que tu as là. Y'en a pas beaucoup, qui seraient capables d'enchaîner tout ça...
- Christian ? Tu ne peux pas t'imaginer ! C'est le top du client, je t'assure !
Nous dînons au refuge, côte à côte mais chacun à notre table. Le lendemain matin, au pied de la paroi, Christian est patraque.
- Écoute, Marc, je me sens en petite forme. Je ne sais pas si on va pouvoir faire l'aller-retour dans la journée. Tu es sûr qu'on aura le temps de descendre en rappel? Tu ne crois pas que ce serait mieux de monter les sacs ?
- Il y a quelque chose qui ne va pas? Tu as mal dormi ? Mal au ventre ? Mal à la tête ?
- Non, non, rien de tout ça. Mais je me demande si c'est pas trop pour moi...
- Tu rigoles ? Fais-moi confiance. Je ne t'emmènerais pas là-haut si tu n'en étais pas capable. Écoute, on commence et si ça ne va pas, on change de plan. D'accord?
- Ok, ça marche.
On s'est offert une ascension du tonnerre ! Et, coup de chance, on a mis à peine trois heures pour redescendre en rappel. C'est pourtant la partie du projet qui me semblait la plus incertaine: parfois, les rappels deviennent vraiment laborieux, les cordes se coincent, il faut remonter, ça prend des heures...
Malgré cette magnifique journée durant laquelle il n'a montré aucun signe de faiblesse, Christian semblait peu enthousiaste à l'idée d'enchaîner le lendemain. H a même proposé que nous rentrions au refuge pour passer la nuit !
- Ça serait vraiment dommage, Christian. Il fait un temps splendide, on n'a eu aucun problème et demain s'annonce vraiment bien.
- Oui, mais moi, je ne le sens pas...
- Écoute, voilà ce que je te propose : on bivouaque ici cette nuit, et on décide demain matin si on enchaîne ou si on rentre.
Je l'ai convaincu à grand-peine. Le lendemain, même scénario : il n'arrivait pas à avoir vraiment envie de monter et je n'arrivais pas à savoir pourquoi. Nous sommes partis quand même en laissant les sacs au pied de la paroi, mais il a douté toute la journée. Arrivés en haut de l'aiguille Guglierrnina, par la voie Gervasutti, nous étions en pleine forme. Le pilier du Frêney prévu pour le lendemain nous échappait et nous avons dû descendre récupérer nos sacs et rentrer.
Le soir, au refuge, j'ai beaucoup insisté et Christian a fini par m'avouer la raison de sa méforme morale.
- Tu te souviens, il y a deux jours, pendant le dîner ? À un moment, tu as quitté la table quelques instants.
- Et alors ?
- Erik Decamp et son client mangeaient à la table à côté. Et j'ai clairement entendu Decamp dire: « Marc Bâtard, je le connais, il est vachement fort. Mais son client, je ne sais pas s'il va pouvoir suivre, sur un coup pareil. »
- Et tu l'as cru ? Réfléchis, il ne te connaît même pas ! Comment as-tu pu penser qu'il pouvait évaluer tes capacités?
- Je ne l'ai pas vraiment cru, Marc, mais j'ai commencé à me demander...
- À te demander quoi ?
- Je ne sais pas, moi. Si tu n'avais pas vu trop grand, si j'étais vraiment apte, si tu avais bien évalué les risques...
Bien évidemment, Erik ne s'était pas rendu compte que Christian pouvait l'entendre. Autrement, comme n'importe quel guide sensé, il se serait bien gardé de prononcer le moindre mot susceptible de créer le doute dans l'esprit de mon client. J'aime cette histoire parce qu'elle montre à quel point le mental est fragile et important en alpinisme. À quel point avoir confiance en soi - ou, pour commencer, en son guide -est indispensable. Et comment perdre cette confiance peut rendre fragile, voire parfois conduire à la catastrophe. Je connais plusieurs cas d'alpinistes qui se sont laissés mourir en quelques heures alors qu'ils auraient pu survivre.
Souvent, j'ai croisé sur les parois des alpinistes, amateurs chevronnés, qui mettent un point d'honneur à se passer d'un guide. Comme si faire appel à un professionnel blessait leur orgueil ou remettait en cause leurs capacités sportives. Ce sont souvent les mêmes qui font preuve d'un comportement caractéristique et assez contradictoire, puisqu'ils ne ratent pas une occasion... de repérer une cordée conduite par un professionnel, pour se mettre dans sa foulée ! C'est un peu puéril, mais chacun fait ce qu'il veut.
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